Pourquoi l’éducation est-elle associée à une plus faible adhésion aux théories du complot ?

Van Prooijen, J.-W. (2016). Why education predicts decreased belief in conspiracy theories. Applied Cognitive Psychology, à paraître. (article original en anglais)

Jan-Willem Van Prooijen

Jan-Willem Van Prooijen

Note de lecture de notre contributeur Sebastian Dieguez

Il semble plausible que l’éducation conduise à l’esprit critique, qui conduit au rejet des théories du complot, mais il est toujours possible que l’adhésion aux théories du complot conduise, par manque d’esprit critique, à un faible niveau éducatif.

Quelle réponse faut-il apporter aux théories du complot et à la prolifération de la désinformation ? Plus d’éducation, bien entendu ! De fait, dans le discours public, « l’éducation » résonne souvent comme une solution évidente aux maux de la société, dont le sous-texte convoque immanquablement une « faillite de l’éducation » pour expliquer lesdits problèmes. A ce compte, « l’éducation » et sa prétendue « faillite » offrent à la fois une solution et une explication simple à tous nos problèmes, une rhétorique plutôt ironique à la lumière des résultats d’une étude récente.

Jan-Willem Van Prooijen, prolifique chercheur néerlandais spécialisé dans la psychologie des théories du complot, s’est en effet posé deux questions souvent éludées par les promoteurs de « l’éducation ». Tout d’abord, est-ce que ça marche ? Et si oui, comment ça marche ? On en conviendra, ce sont là deux préliminaires indispensables pour quiconque souhaiterait sincèrement et efficacement « lutter » contre les théories du complot et renforcer l’esprit critique, notamment chez les plus jeunes. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, on en sait assez peu sur ce sujet. Pour l’heure, le rapport entre niveau d’éducation et croyance aux théories du complot est assez mal établi, et on ne sait tout simplement rien de ce qui dans « l’éducation » pourrait influencer ce lien éventuel.

L’auteur a donc investigué ces questions à travers deux études sur de grandes populations. Répondant à des questionnaires, les sujets indiquaient leur niveau d’éducation, et leur degré de « complotisme » était mesuré via leur adhésion à une série de phrases concoctées pour l’occasion (p.e., « Personne n’est jamais allé sur la Lune, les images ont été enregistrées dans un studio de télévision » ; « La crise financière a été provoquée délibérément par des banquiers pour leur profit personnel » ; etc.). Dans les deux études, la première conduite sur un échantillon de plus de 4000 individus recrutés via un magazine de vulgarisation scientifique, la seconde reposant sur un échantillon représentatif de la population néerlandaise de près de 1000 individus sollicités par une agence professionnelle de sondages, Van Prooijen trouve effectivement un lien direct entre les deux variables : plus on a reçu d’éducation, moins on croit aux théories du complot.

C’est a priori un résultat encourageant, qui indique que la poursuite des études rend plutôt sceptique vis-à-vis du recours au complot en tant qu’explication causale d’événements sociaux. Cela dit, il faut noter que cette corrélation, bien que statistiquement significative, est plutôt faible, c’est-à-dire que l’éducation n’est bien évidemment pas le seul facteur impliqué dans le complotisme. Ce qui n’empêche pas de se demander comment l’éducation permet de réduire l’adhésion aux théories du complot, la question vraiment pertinente de cette recherche.

Qu’est-ce qui fait, donc, que le niveau d’éducation réduit l’adhésion aux théories du complot ? Pour aborder cette question, Van Prooijen ne s’est pas plongé dans le curriculum éducatif de chacun de ses sujets. Ce genre d’études reste à faire, et on imagine la complexité d’une telle démarche. Plus simplement, le chercheur s’est focalisé sur quatre variables psychologiques qui sont déjà connues pour être associées au niveau éducatif. Ces variables sont la « complexité cognitive », le « sens du contrôle », l’estime de soi, et le « rang social ». Celles-ci sont en effet connues comme des conséquences d’un bon niveau d’éducation, et aussi comme des prédicteurs de rejet des théories du complot. Elles permettent donc d’évaluer statistiquement avec plus de précision la nature du lien entre éducation et complotisme. C’est de la cuisine théorique, certes, mais au-delà de l’intérêt socio-psychologique de la question, cette démarche pourrait fournir non seulement à une meilleure compréhension des phénomènes de polarisation et de radicalisation associés au complotisme, mais aussi permettre le développement de méthodes plus efficaces et ciblées pour contrer les théories du complot.

Penchons-nous donc de plus près sur les variables étudiées. La « complexité cognitive » désigne la capacité de détecter des nuances et des subtilités lorsqu’on produit ou évalue des jugements, ainsi qu’une compétence, souvent appelée « métacognitive », à élaborer une réflexion consciente sur ces nuances. C’est évidemment, en partie, ce que l’on attend de l’éducation, mais c’est aussi ce qui permet d’atteindre un haut niveau d’éducation. D’une certaine manière, c’est également ce que l’on entend généralement par « esprit critique ». Un bas niveau d’éducation, de ce point de vue, prédirait un penchant pour des explications simplistes, intuitives et peu nuancées de problèmes et d’événements complexes. C’est ce qui a été mesuré ici.

Le « sens du contrôle » désigne le sentiment d’avoir une maîtrise sur notre vie et les événements. L’inverse est le sentiment d’impuissance, qui induit précisément un besoin de rétablir du sens et de contrôler ce qui arrive. Un haut niveau d’éducation donne un sentiment de contrôler, de comprendre et de maîtriser les événements sociaux et personnels, tandis qu’un manque d’éducation donne l’impression d’être impuissant. Les théories du complot fourniraient à ce titre un attracteur puissant pour ce besoin de compenser le manque de contrôle.

On peut séparer de ce « sens du contrôle » le sentiment d’estime de soi, même si on voit bien que ces concepts sont proches. On sait que réussir ses études et acquérir des connaissances influence l’estime de soi positivement, mais quel serait le lien avec les théories du complot ? Peut-être que les gens avec une mauvaise estime de soi tendent à attribuer leurs revers et leurs infortunes à des causes externes : de fait, les théories du complot comportent souvent une accusation du type « c’est de leur faute ».

Le « rang social », finalement, désigne à la fois notre situation objective et subjective sur l’échelle sociale, c’est-à-dire comment on se compare aux autres. Le niveau éducatif influence évidemment ce rang social, dans la mesure où le « niveau socio-éducatif » est justement parmi les mesures les plus utilisées pour l’évaluer. Subjectivement ou objectivement, on peut se percevoir comme dominant ou dominé, et cela pourrait influencer l’adhésion aux théories du complot, dans la mesure où celles-ci reflètent souvent un sentiment de classe ou de catégorie sociale de type « eux contre nous », et la fameuse malveillance et duplicité attribuée aux « élites ».

Sans entrer dans les détails techniques, l’analyse a consisté à évaluer statistiquement l’impact de ces variables sur le lien entre manque d’éducation et complotisme. En d’autres termes, il s’agit de voir, une fois que toutes les variables ont été mises en compétition, celles qui expliquent le mieux ce rapport. Il en ressort, sur les deux études, que seules la « complexité cognitive » et le « sens du contrôle » sont réellement pertinentes et convaincantes dans l’établissement du lien entre manque d’éducation et complotisme. Il vaut donc la peine de regarder ces variables de plus près.

Le « sens du contrôle » a été mesuré de manière plutôt directe. Dans la première étude, les sujets répondaient simplement à la question « A quel point vous sentez-vous impuissant en général quand vous regardez des événements défiler dans les nouvelles ? », sur une échelle de 1 à 7 (1=pas du tout impuissant ; 7=très impuissant). La seconde étude proposait trois questions, à évaluer sur une échelle semblable : « Quand le gouvernement prend des décisions, il est possible aux citoyens d’exprimer leurs pensées et leurs sentiments quant à ces décisions » ; « Les citoyens peuvent influencer les décisions du gouvernement » ; « Il est possible de s’opposer aux décisions du gouvernement ». Notons deux choses. D’une part, cette manière d’évaluer le « sens du contrôle » ne reflète pas vraiment le type de maîtrise conceptuelle et de compréhension du monde qui était évoquée dans l’hypothèse de départ, concernant le lien entre éducation et « sens du contrôle ». Il est certainement possible de se sentir impuissant face aux guerres, aux attentats, au chômage ou à la maladie, tout en ayant une compréhension parfaite des tenants et des aboutissants de ces problèmes sociaux. D’autre part, ces questions semblent assez directement liées à la méfiance à l’égard des médias et des autorités gouvernementales si typique de la mentalité conspirationniste. Le risque est donc qu’il y ait une contamination directe et non-triviale entre les mesures de « complotisme » et de « sens du contrôle ». En d’autres termes, elles se ressemblent trop et risquent de mesurer la même chose, une tautologie. De fait, ce sont les variables les plus fortement corrélées entre elles dans cette étude. Notons au passage une erreur dans la construction de la Table 3, qui ne porte apparemment pas à conséquence, mais tout en rendant sa lecture difficile, suggère tout de même que l’article n’a pas été expertisé très attentivement. Quoi qu’il en soit, il y a donc des raisons de s’interroger sur la valeur de ce résultat en particulier : peut-être bien que l’éducation permet de développer un certain « sens du contrôle » qui, à terme, réduirait l’adhésion aux théories du complot, mais d’autres études seront nécessaires pour établir ce lien plus fermement.

L’influence de la « complexité cognitive » semble en revanche plus intéressante. Dans la première étude, celle-ci a été mesurée avec trois phrases sur la croyance aux « solutions simplistes ». Les voici : « Avec des politiques adéquates, la plupart des problèmes de société sont faciles à résoudre » ; « On sait clairement comment naissent la plupart des problèmes sociaux » ; « La plupart des problèmes sociaux sont trop complexes pour qu’on sache exactement quelle est la bonne politique à suivre ». Il est assez remarquable que le degré auquel les sujets adhèrent (ou non) à ces principes puisse expliquer, en partie, le lien qui existe entre leur niveau d’éducation et leur croyance aux théories du complot. Mais la seconde étude permet d’en savoir plus sur ce mécanisme. Van Prooijen a en effet ajouté un test mesurant la « pensée analytique », qui consiste en des problèmes de nature mathématique très simples. La particularité de ces problèmes, c’est qu’ils donnent l’impression d’avoir une réponse « toute prête », très intuitive, mais fausse. La difficulté consiste donc à se défaire de la réponse « évidente » et tenter de réfléchir de manière plus rationnelle pour aboutir à la bonne solution. D’autres études ont déjà montré que les performances à ce test permettaient de prédire, par exemple, la croyance au paranormal et l’adhésion aux théories du complot, mais la présente analyse offre un modèle plus précis : un bon niveau d’éducation fournit les outils nécessaires à la pensée analytique, ce qui réduit la croyance en des solutions simplistes pour des problèmes sociétaux complexes, ce qui à terme réduit l’adhésion aux théories du complot.

Notons que ce résultat renforce l’idée très répandue que les théories du complot sont en fait des explications simplistes à des problèmes complexes. Cela a été dit et redit, mais il semble bien qu’on en ait ici la première démonstration scientifique. D’autre part, si les théories du complot semblent souvent reposer sur une tentative de se montrer critique vis-à-vis des nouvelles et des explications « officielles », et si les théoriciens du complot se présentent volontiers comme des penseurs désintéressés qui « posent juste des questions », reprochant à leurs détracteurs de refuser de réfléchir « plus loin », et élaborant des récits explicatifs souvent alambiqués et en apparence complexes, il s’avère que leur mode de raisonnement est, en réalité, avant tout intuitif et simpliste.

C’est bien sûr un état de fait bien connu de quiconque a déjà tenté d’argumenter, ou même simplement de discuter, avec un adepte des théories du complot, mais qui prend ici une signification nouvelle. On peut en effet postuler qu’un défaut d’éducation et de pensée critique conduise certains individus à tenter d’imiter ce qu’ils conçoivent comme de la pensée critique. Le complotisme serait à ce titre une sorte de « rationalité fantôme », au même titre que l’amputation d’un membre conduit à l’expérience d’un membre fantôme. La pensée analytique authentique requière un effort mental considérable, notamment pour inhiber les réponses « toutes prêtes », intuitives et simplistes qui surgissent spontanément à l’esprit face à des événements complexes dont les causes sont incertaines. Pour être « critique », y compris en ce qui concerne les puissants, les dominants, les médias, les « élites » et les autorités, il ne suffit pas de prendre la posture du penseur de Rodin, même si c’est une approche plutôt rapide, économique, confortable et satisfaisante pour l’ego. Encore faut-il réellement « penser » et « critiquer », et malheureusement l’esprit critique n’est ni une posture, ni un réflexe, ni une intuition. C’est même tout le contraire : c’est difficile, long, contraignant et parfois même pénible.

Que l’éducation favorise une telle capacité n’est peut-être pas une surprise, mais c’est une bonne nouvelle. L’article de Van Prooijen permet d’éclairer ce lien, mais indique aussi la nécessité de poursuivre ce type de recherches. Il convient notamment d’approfondir la relation entre niveau d’éducation et rejet du complotisme : qu’est-ce qui contribue à l’amoindrir, et comment l’améliorer ? D’autres études ont en effet trouvé un effet très faible ou inexistant du niveau éducatif sur le complotisme, en particulier pour les théories du complot associées à un fort sentiment d’appartenir à un groupe minoritaire menacé ou discriminé par un groupe dominant : c’est le cas par exemple de la croyance, parmi les afro-américains, que le virus du SIDA est une création des laboratoires étatsuniens visant à exterminer les Noirs, et également des nombreuses théories du complot dans le monde arabe impliquant une conspiration juive internationale. Si l’éducation peut fonctionner à un niveau individuel comme repoussoir du complotisme, dans ces cas il semble que des effets d’appartenance à un groupe minoritaire, dominé ou discriminé peuvent l’emporter, réduisant à néant, en quelque sorte, tous les effets bénéfiques que l’éducation peut avoir sur l’individu isolé. C’est une hypothèse nouvelle et tout à fait intéressante qu’il conviendra d’examiner rigoureusement à l’avenir. A ce titre, il ne faudrait donc pas exclure trop hâtivement l’importance du « rang social » subjectif et de l’estime de soi, deux facteurs qui n’ont pas été déterminants dans la présente recherche, ni, de manière plus générale, des aspects sociologiques comme le sentiment de dépossession, de déclassement, d’exploitation ou de discrimination, en présence desquels l’esprit critique et l’éducation pourraient s’avérer ineffectifs.

Enfin, il ne suffit pas de savoir que « l’éducation » réduit la croyance aux théories du complot grâce au développement de la pensée analytique. Il convient dès à présent de développer les moyens les plus efficaces pour renforcer ce mécanisme, et Van Prooijen suggère, dans sa conclusion, qu’il n’est pour cela nul besoin d’étudier, de déconstruire ou de « fact checker » des théories du complot spécifiques. La pensée analytique se situe en amont de ces questions particulières, et s’étend à un panorama bien plus large que celui du conspirationnisme en tant que tel. L’éducation n’a pas à décréter qu’il faut de l’esprit critique, et les autorités n’ont pas à présenter « l’éducation » comme une solution toute simple : à ce compte, ni l’une ni les autres ne se comporteraient différemment des adeptes des théories du complot. Face à un problème complexe, il faut de la patience, de la recherche et de l’analyse.

Précisons pour conclure, avec Van Prooijen, que cette étude ne permet pas de se prononcer sur un éventuel lien de causalité. Il semble plausible que l’éducation conduise à l’esprit critique, qui conduit au rejet des théories du complot, mais il est toujours possible que l’adhésion aux théories du complot conduise, par manque d’esprit critique, à un faible niveau éducatif, peut-être sous l’influence de toutes sortes de variables qui n’ont pas été mesurées ici. Chaque étude apporte sa petite pierre, pour autant qu’on se méfie des explications simplistes…

1 thought on “Pourquoi l’éducation est-elle associée à une plus faible adhésion aux théories du complot ?

  • C’ est ce que l’ on peut appeler un travail inutile, l’ article a l’ air a la hauteur de la recherche du prolifique ( la quantité ne prouve rien ) néerlandais , c’ est plat et vide ne faisant aucune démonstration si ce n’ est celle de l’ arrogance de la bien bienpensance aveugle et sourde de l’ auteur . Vous êtes tellement assis sur vos convictions , bornées par la peur et la lâcheté que vous ne pouvez pas utiliser pleinement votre intelligence . C’ est un fait remarquable que dans les médias , journalistes et autres experts , n’ ont aucun argument a opposer , se contentant de dénigrer et de cataloguer . Un manque criant de culture historique , un manque total d’ analyse , une ignorance crasse , mais surtout le petit confort de la lâcheté et de la soumission . Et par nature aimable je ne parlerai pas de complicité . Mais alors une approche scientifique , quel que soit le sujet , et un esprit critique , c’ est là toute la prétention du matérialisme qui n’ impressionne que les sots . Finalement la science n’ est qu’ une histoire d’ ego , malgré l’ imperfection des sens , la tendance a l’ erreur et a tromper autrui , voilà que des esprits limités sans connexion spirituelle ni éclairage supérieur ont la prétention de nous expliquer la vie et son sens , qu’ ils veulent nous faire la morale , nous dire comment il faut penser et se prenant pour des gens plein de raison nous vendre leur théories comme vérité absolu . Des aveugles qui veulent conduire d’ autres aveugles ? Quel orgueil , quel folie , vous ne savez même pas qui vous êtes , quelle est votre vraie nature , vous ignorez votre destinée , vous ne comprenez rien au sens de la création , a la position des êtres vivants , leur origine et vous niez le but ultime de l’ existence , tout cela ne serait pas un problème si vous ne vous mêliez pas d’ apporter vos lumières , en déversant sur le monde votre vomi théorique et si vous n’ entrepreniez pas de transformer les choses, et on a pu voir le résultat de votre prétendu progrès . Nous ne sommes pas là pour contrôler la nature ni pour l ‘ exploiter , ni pour se réjouir , nous sommes prisonniers de l’ illusoire , contraints en conséquence de nos actes de connaitre la maladie , la vieillesse et la mort . L’ intelligence nous est donnée pour viser la libération des chaines de la matière , seule la transcendance compte et le recouvrement de notre vraie nature , qui n’ est pas le corps , mais celle éternelle d’ âme spirituelle dont le plein potentiel se manifeste dans l’ amour et la dévotion a Dieu , La Personne Suprême , et cette réalisation culmine dans une félicité éternelle . Tout le reste n ‘ est qu’ illusion sans intérêt .

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