Pourquoi les croyances irrationnelles miment la science ?

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Le savant fou (source)

Blancke, S., Boudry, M., & Pigliucci, M. (2016). Why do irrational beliefs mimic science? The cultural evolution of pseudoscience. Theoria, à paraître (article original en anglais)

Note de lecture de Sebastian Dieguez.

Ce modèle épidémiologique et évolutionniste des pseudosciences est très astucieux et mobilise des principes qui résonnent fortement avec l’intérêt porté actuellement à la nécessité de développer et enseigner l’esprit critique.

Un paradoxe qui ne laisse pas d’étonner ceux qui s’intéressent aux croyances irrationnelles, c’est l’énergie que celles-ci consacrent à se faire passer pour de la science. Autant l’astrologie, le créationnisme, nombre de médecines « parallèles » ou la parapsychologie, pour ne prendre que quelques exemples de pseudosciences, ne manquent jamais de dénoncer les méfaits de « la Science » – son rationalisme étriqué, son conformisme méthodologique, son élitisme institutionnel, son dogmatisme idéologique, et tout ce qu’on voudra dans ce genre -, autant ces « disciplines » en empruntent continuellement les codes, le langage et l’apparence. On peut faire un parallèle avec les réseaux de désinformations (ou de « réinformation ») proliférant sur internet : d’un côté ceux-ci attaquent et méprisent les « médias traditionnels », pointant du doigt leur duplicité, leur mise sous tutelle et leur influence néfaste, mais de l’autre ils s’en inspirent volontiers quand il s’agit de brouiller les pistes, tentant ainsi de se faire passer pour légitimes en en imitant la forme, la structure et la terminologie. Difficile pour le grand public, dans ces conditions, de ne pas être totalement déboussolé…

On peut bien sûr déplorer ces tendances, mais à bien y réfléchir, cette aptitude à imiter son ennemi offre un cas d’étude fascinant sur la manière dont se fabriquent et se transmettent les idées fausses, la propagande, les rumeurs et autres fariboles et billevesées. Mieux comprendre la nature des « pseudosciences », c’est-à-dire ces croyances irrationnelles qui veulent néanmoins passer pour de la science, c’est également mieux s’armer contre leurs effets et contribuer à freiner, ou au moins à ralentir, leur prolifération. Suivons donc la réflexion récente de Stefaan Blancke, Maarten Boudry et Massimo Pigliucci, trois philosophes qui viennent de consacrer un article fascinant à ce sujet, justement intitulé « Pourquoi les croyances irrationnelles imitent-elles la science ? L’évolution culturelle des pseudosciences ». Et gageons que leur notion de « mimétisme culturel » (cultural mimicry), qu’on pourrait également traduire par « camouflage culturel » par analogie avec ces espèces animales ou végétales qui se font passer pour d’autres afin d’attirer des proies ou d’éloigner des prédateurs, rencontrera le succès qu’elle mérite.

Les questions posées dans cet article sont donc les suivantes : pourquoi y a-t-il autant de pseudosciences, et pourquoi ont-elles autant de succès ? Cependant, l’idée des auteurs est de renverser ces questions, prenant pour ainsi dire le problème à l’envers. La cible de leur réflexion devient ainsi : quel est l’intérêt d’une croyance irrationnelle à se faire passer pour de la science ? Ainsi posée, la question relève du champ de l’épidémiologie culturelle, un cadre interprétatif qui se propose, par analogie plus ou moins directe à l’évolution biologique, d’examiner la manière dont les idées apparaissent, se transmettent, se propagent et se stabilisent (ou disparaissent) dans une population donnée. Blancke, Boudry et Pigliucci proposent donc les prémisses d’un modèle d’évolution culturelle des pseudosciences, qui, comme toutes autres idées ou traits biologiques, sont soumises à des forces sélectives qui favorisent ou enfreignent leur existence. Les auteurs proposent trois facteurs sélectifs : l’exploitation de la « vigilance épistémique » ; l’utilisation de la « Science » comme argument ; et la « négligence épistémique ». Voyons ce qu’ils en disent.

 

L’exploitation de la vigilance épistémique

Qu’est-ce que la « vigilance épistémique » ? C’est un concept fondamental pour comprendre la communication humaine, initialement développé par Dan Sperber et ses collaborateur (2010). Ces chercheurs ont relevé que puisque les sociétés humaines dépendent si lourdement de notre capacité à communiquer – un fruit de l’évolution -, alors nous devons également être dotés de compétences cognitives pour évaluer les produits de la communication. De fait, qu’il soit volontairement ou involontairement faux, un message peut nous induire en erreur, et si notre espèce était condamnée à prendre au sérieux tout ce qui parvient à son cerveau, alors il n’y aurait tout simplement pas de communication possible (ou celle-ci n’aurait aucun intérêt). La vigilance épistémique désigne donc une série de compétences cognitives permettant d’évaluer la confiance qu’il convient d’accorder, d’une part, à un communicateur, d’autre part, au message que celui-ci transmet. La source d’un message peut, par exemple, être jugée quant à son honnêteté ou sa compétence, des caractéristiques qui reposent évidemment sur toutes sortes d’indices extérieurs, comme le comportement passé (et donc la réputation), ainsi que sur des inférences quant à ses intentions, sa moralité, son attitude, etc. Autant de capacités de « lecture d’autrui » qui s’avèrent absolument nécessaires pour une espèce sociale dépendant de la coopération et du partage. Le contenu d’un message peut quant à lui être indépendamment jugé sur à sa cohérence interne, sa plausibilité, son caractère informatif ou non, sa résonance avec nos autres croyances, bref, sa pertinence générale. Munis de cette vigilance épistémique, nous sommes donc en général habitués à évaluer si on nous mène en bateau ou non. Mais naturellement, c’est tout l’art du baratineur, de l’imposteur et de l’escroc de contourner cette vigilance, et même de l’exploiter en sa faveur, notamment en travaillant son image et en adaptant son message afin d’emporter la conviction, ou en tout cas la confiance, de leurs victimes.

Comment cela se passe-t-il dans le cas des pseudosciences ? Toute la difficulté, pour le grand public, consiste à distinguer les véritables experts des pseudo-experts. N’étant pas infiniment crédule par nature, le public n’est pas totalement démuni face à cette tâche et la vigilance épistémique lui permet de détecter des indices d’honnêteté et de compétence : l’expert donne-t-il l’impression de savoir de quoi il parle ? a-t-il de bons diplômes et un poste dans une institution sérieuse ? est-il connu et réputé pour ses travaux passés ? semble-t-il dépourvu de conflits d’intérêts ?, etc. Si la réponse à ces questions est affirmative, il semble qu’on puisse faire confiance à cet expert. Mais, encore une fois, le bon pseudoscientifique est justement celui qui sera capable de détourner ces indices, ou certains d’entre eux, à son avantage.

Par exemple en s’associant, d’une manière ou d’une autre, à la science. C’est ainsi que depuis longtemps, les créationnistes ont toujours cherché à organiser des débats avec des biologistes évolutionnistes. Se retrouver sur une estrade, si possible au sein d’une Université, à discuter du pour et du contre de l’évolution, donne l’impression que le débat est légitime, qu’il s’agit d’une controverse au sein du monde intellectuel et scientifique, et que les orateurs parlent sur un pied d’égalité. Malgré leur mépris pour la science, les pseudoscientifiques ne renient donc pas les bénéfices d’y être associés, de quelque manière que ce soit. Pourquoi ? Tout simplement parce que la science jouit d’une grande autorité et d’un indéniable prestige. Exploiter la vigilance épistémique consiste donc à détourner ou coopter cette autorité et ce prestige à son propre avantage, sans se donner la peine de les acquérir ou de les mériter soi-même, une activité analogue à celle des parasites dans le monde biologique.

Une autre stratégie consiste à brouiller les indices de confiance. Quand on ne sait pas qui croire et qu’on n’a pas le temps de s’informer, on a le choix entre suivre l’opinion dominante, ou suivre l’opinion d’un individu réputé compétent. D’un côté, donc, la conformité, de l’autre le prestige, deux biais qui vont souvent main dans la main, et ne sont d’ailleurs pas nécessairement irrationnels. En science, notamment, un individu réputé compétent saura souvent indiquer quel est le consensus sur un sujet donné dans sa discipline, et on aura généralement raison de s’y fier. Le problème, c’est que la conformité et le prestige n’offrent que des approximations de la compétence réelle, c’est-à-dire que la confiance est déférée à des indices de confiance simplement parce que ceux-ci sont à portée de main. Or, ce qui indique ou signale la compétence, la fiabilité ou l’expertise ne sont précisément pas toujours des indices fiables de compétence. On peut ainsi se retrouver à faire confiance à un expert ou à une célébrité en vertu de leur succès et compétence dans un domaine donné, ainsi que de leur assurance à donner leur opinion en général, alors qu’ils s’expriment sur un sujet sur lequel ils n’ont aucune expertise. C’est d’ailleurs une stratégie souvent utilisée par les scientifiques eux-mêmes, qui flirtent ainsi dangereusement avec la pseudoscience : véritables stars dans un domaine donné, souvent récipients d’un prix prestigieux ou un autre, ils n’hésitent pas à s’exprimer sur tout et n’importe quoi, puisque les médias les y invitent volontiers, y compris en attaquant et contredisant des collègues sur les domaines d’expertise qui sont les leurs. On pense aussi aux innombrables platitudes sur la paix dans le monde, la nature humaine ou le futur de notre espèce, cultivées comme d’infinies perles de sagesse simplement parce qu’elles ont été exprimées un jour (ou pas, du reste) par un prix Nobel spécialisé dans un obscur sous-domaine d’une discipline purement technique ou hautement théorique.

Ce qui était donc une vertu épistémique – s’intéresser à la compétence de la source d’une idée ou d’une information -, devient donc facilement un biais redoutable pour le public non averti, et une opportunité à exploiter facilement pour un imposteur. Les pseudosciences ont ainsi rapidement fait leur calcul coût/bénéfice. Se distancier de la science « officielle », d’accord, mais comme pour l’heure la science jouit toujours d’une certaine autorité et d’une aura de prestige, il est tout de même conseillé d’en conserver au moins certaines des apparences. Rares en effet sont les pseudosciences et les charlatans qui font tout à fait l’impasse sur le jargon, les graphiques, les chiffres, les références bibliographiques savantes, les équations intimidantes, la mise en avant des diplômes et des affiliations institutionnelles prestigieuses, les titres et postes aux dénominations ronflantes et pompeuses, le recours à l’autorité (et surtout aux citations éparses) d’autres scientifiques, l’utilisation de gadgets techno-scientifiques (électrodes, câbles, interfaces avec beaucoup de boutons…), les mises en page et la structure argumentative mimant celle des articles scientifiques légitimes, la participation à des « congrès » (aussi bidon soient-ils), etc. Sans compter bien sûr les cas purs et simple d’usurpation de titres, les CV gonflés aux hormones, les résultats frauduleux, et tout ce qui relève de l’imposture délibérée et non plus du mimétisme subtil ou naïf.

 

L’utilisation de la « Science » comme argument

En plus de singer la science et ses signaux distinctifs afin d’en retirer les bénéfices que celle-ci confère en termes de crédibilité, d’autorité et de prestige, Blancke, Boudry et Pigliucci font remarquer que le fait même d’endosser les apparats scientifiques fonctionne automatiquement comme un argument à part entière, permettant d’influencer et de persuader le public de la fiabilité de certaines croyances irrationnelles. En d’autres termes, réquisitionner, le plus souvent d’ailleurs à très peu de frais, un décor scientifique, permet non seulement d’appuyer son argumentation ou d’aider à vendre un message (comme c’est par exemple le cas quand on voit des personnes en blouse blanche vantant les mérites d’un dentifrice à la télévision), mais fonctionne d’emblée comme un argument. Ce qui fait scientifique est persuasif, convaincant, crédible en tant que tel. A fortiori, naturellement, quand le pseudoscientifique parvient à infiltrer l’institution scientifique d’une façon ou d’une autre, notamment en publiant ses idées ou « résultats » dans une revue légitime. Quand cela arrive, bien entendu, le pseudoscientifique et ses alliés seront jusqu’à la fin de leurs jours intarissables sur cette légitimation de leurs idées, quand bien même des milliers d’autres articles les contredisant sont régulièrement publiés dans les mêmes revues, quand bien même ces revues étaient maudites pour leur partialité et leur étroitesse d’esprit avant ladite publication, et quand bien même ce genre d’article est généralement démoli ou retiré dès que la supercherie est détectée et dénoncée. Qu’importe, la pseudoscience, l’espace d’un instant, est devenue de la « science », et cet éclair suffira à éblouir le public non averti, ce qui n’est rien d’autre que le but recherché.

Toutes choses égales par ailleurs, donc, le caractère argumentatif et persuasif des simples apparences scientifiques favorisera les croyances irrationnelles qui s’en réclament, par rapport à celles qui ne prennent pas la peine, ou ne jugent pas utile, de s’en réclamer. En termes biologique, on dira que ces croyances irrationnelles qui se déguisent en science jouissent ainsi d’un avantage adaptatif sur leurs concurrentes dans le marché cognitif des idées fausses. Pour une croyance irrationnelle, rejeter totalement la science implique en effet de se marginaliser : on pourra certes maintenir ses idées vivantes dans un petit cercle quasi-sectaire, mais à moins d’évoluer et de tenter un rapprochement avec la science, ces idées disparaîtront avec la dissolution du cercle. La théorie est donc la suivante : si se réclamer de la science, même maladroitement, même malhonnêtement, offre un avantage adaptatif ne serait-ce que minime, alors une pseudoscience, par rapport à une simple croyance irrationnelle, aura de bien meilleures chances de se transmettre de proche en proche et de trouver ainsi une forme de stabilité dans la population des idées et croyances qui dépassera, et survivra à, sa niche initiale. Blancke, Boudry et Pigliucci poussent même l’analogie évolutionniste jusqu’à affirmer que ce processus ne nécessite pas vraiment de décision consciente de la part des pseudoscientifiques. C’est pour ainsi dire la croyance elle-même qui tendra vers un camouflage scientifique si cela lui permet de survivre et de proliférer.

 

La « négligence épistémique »

Enfin, le dernier facteur avancé par Blancke, Boudry et Pigliucci concerne la responsabilité du porteur de croyances irrationnelles. Celui-ci n’est en effet pas simplement biaisé par des mécanismes cognitifs qui lui échappent et le conduisent à accorder sa confiance à des pseudo-experts, il lui faut aussi une motivation pour le faire. Qu’est-ce qui pousse à croire certaines idées plutôt que d’autres ? Dans la compétition de l’information et des savoirs, il semble bien que les idées pseudoscientifiques jouissent souvent d’une longueur d’avance, ce que les auteurs expliquent par une certaine paresse intellectuelle.

C’est que, il faut le reconnaître, une authentique compréhension scientifique du réel se heurte à de nombreux obstacles. D’abord, évidemment, en termes d’investissement personnel et collectif : de même que l’histoire des sciences montre que les concepts et méthodes proprement scientifiques ont mis énormément de temps avant de s’établir, l’acquisition de connaissances scientifiques demande un effort considérable de la part des individus, qu’ils soient écoliers ou adultes. Et même si l’autorité et la valeur de la science restent encore largement appréciées et reconnues, il demeure excessivement ardu d’en saisir véritablement la logique et le mode de fonctionnement, c’est-à-dire les véritables raisons qui font que la science mérite son autorité épistémique (on l’a vu, la réputation et l’aura, en tant que telles, ne sont que des indices de fiabilité, en aucune façon leur cause). Le résultat, c’est que même parmi les sympathisants de la science, les raisons d’y accorder sa confiance relèvent souvent, en réalité, d’une confiance aveugle : on constate surtout les progrès technologiques, on se fie à la réputation des chercheurs et des instituts de recherche, mais on comprend mal pourquoi, dans le fond, la science est véritablement une source de connaissances supérieure à toute autre approche. Les pseudosciences, naturellement, peuvent aisément profiter de ce malentendu, et ne s’en privent pas.

La distinction entre science et pseudoscience est également rendue difficile par d’autres obstacles. Le grand public se montre par exemple très tolérant envers les explications simplistes et détecte mal les contradictions, même flagrantes. De fait, les notions de statistiques et de probabilités sont sujettes à toutes sortes de biais et de distorsions, qui conduisent, par exemple, à accorder une importance disproportionnée aux anecdotes et témoignages personnels par rapport aux études contrôlées (le fameux : « L’homéopathie, ça marche pour moi »). Or, les découvertes et explications scientifiques sont parfois contre-intuitives, ambiguës, très spécifiques et rarement définitives, et surtout cadrent mal avec nos expériences quotidiennes et nos modes de pensée intuitifs et spontanés. Ainsi, certaines intuitions psychologiques, comme l’idée que les objets, les plantes, les animaux et les personnes sont doués d’une « essence » qui les caractérise, ou notre tendance irrépressible à détecter des agents intentionnels derrière toutes sortes d’événements, font qu’il est difficile pour l’esprit humain d’envisager des processus naturels, mécaniques et sans cause intentionnelle ni signification profonde. Les scientifiques eux-mêmes, ou les journalistes scientifiques, n’arrangent d’ailleurs parfois pas les choses, lorsqu’ils tentent de vulgariser la recherche scientifique en usant d’images, de métaphores et d’analogies clairement essentialistes ou téléologiques (« La nature a pourvu les chauve-souris de l’écholocation pour qu’elles puissent vivre dans le noir… » ; « Notre cerveau nous joue parfois des tours à notre insu… » ; etc.). A nouveau, ces difficultés offrent un terrain fertile pour les pseudoscientifiques, qui plutôt qu’avoir à les surmonter, n’ont en fait qu’à les exploiter à leur avantage.

Et pour cause : les croyances irrationnelles que les pseudosciences colportent sont généralement intuitives et faciles à digérer, elles entrent en résonance avec des idées préconçues, « font système » avec nos penchants et préférences. Rien de plus aisé, par exemple que d’être un créationniste ou de croire à la vie après la mort. Rejeter ces croyances semble d’ailleurs encore totalement incongru pour une grande partie de la population, quand bien même celle-ci est exposée tous les jours aux progrès scientifiques. De même, rien de plus facile que de postuler un vaste complot pour expliquer tout ce qui nous échappe dans un monde en tension et gangréné par les inégalités. Ces idées sont non seulement faciles à intégrer, mais également pratiques à transmettre, et deviennent ainsi très rapidement populaires. Mais le seraient-elles autant sans afficher les autorités scientifiques qui y adhèrent, sans mobiliser des arguments qui se veulent des « preuves » et des raisonnements visant à contrer les objections scientifiques sur leur propre terrain, et sans postuler des concepts, des forces, des lois ou des mécanismes qui ont seulement les apparences de la science (ou réquisitionner ceux qui sont véritablement de la science) ? Justifier ce que l’on préfère déjà croire, rationaliser nos intuitions préétablies, ou renforcer notre représentation du monde, semble beaucoup plus efficace et satisfaisant quand quelque chose qui ressemble à de la science semble être de notre côté.

La vraie science, de son côté, doit constamment lutter pour éviter d’être ainsi récupérée tous azimuts, mal interprétée, dénaturée par des préjugés ou intérêts personnels, un combat de longue haleine (interminable, à vrai dire) qui n’est pas conduit à armes égales. Pendant ce temps, les pseudosciences, elles, n’ont aucune difficulté à profiter de leur position paradoxale – à la fois contre la science et s’en réclamant -, ni à la rationaliser. Le fait qu’elles soient rejetées par « l’establishment » scientifique n’est pas un problème, bien au contraire. Elles s’en servent pour asseoir leur crédibilité (et s’asseoir sur celle de la science). On les écarte du discours scientifique légitime ? Rien de plus normal : c’est justement parce qu’elles « dérangent » l’ordre établi, parce qu’elles menacent de bouleverser l’ensemble de nos connaissances, parce qu’elles introduisent une vision nouvelle de l’homme, que l’institution scientifique, étriquée, élitiste et arrogante, cherche à les faire taire. Par conséquent, la résistance que les pseudosciences rencontrent, loin de les dissuader, et plus loin encore de leur faire réaliser qu’elles suivent une mauvaise piste, les renforce dans leur conviction de se trouver à la frontière du nouveau grand paradigme qui viendra remplacer la science limitée et inhumaine d’aujourd’hui, qui de toute façon ne respecte pas les intuitions humaines. Cette forme d’immunisation épistémique contre la critique est un aspect particulièrement fascinant, qui relie nombre de croyances irrationnelles : théories du complot, médecines parallèles, psychanalyse, religion… Quand les faits, les données et la théorie rendent votre croyance particulièrement instable et précaire, pourquoi ne pas y adjoindre les principes mêmes qui expliquent qu’on les rejette ? Vous critiquez les théories du complot ? C’est que vous faites partie du complot. Vous rejetez les médecines parallèles ? Normal, vos méridiens sont mal alignés. Les prétentions de la psychanalyse vous laissent froid ? De toute évidence, vous refoulez quelque chose d’inavouable. Vous ne croyez pas en Dieu ? C’est la preuve qu’il vous a laissé libre de votre choix, ou que vous n’avez pas encore été sauvé.

De manière générale, on connaît très bien la rhétorique pseudoscientifique consistant à se mettre dans la position du plus faible, de la victime, de David confronté à Goliath, du courageux non-conformiste qui ose sortir des sentiers battus, du pionniers incompris luttant pour démolir les préjugés et l’arrogance des élites confites dans leurs dogmes, etc. Surfer sur l’imagerie populaire du génie isolé, seul contre tous, qui, à défaut d’avoir raison avant tout le monde, pourrait, pour autant qu’on sache, s’avérer, un jour, avoir effectivement eu raison avant tout le monde, n’est pas contradictoire avec la tentative de faire passer ses idées pour de la science. C’est même récupérer une imagerie mythique du progrès scientifique, qui pour largement fausse qu’elle soit, n’en est pas moins très répandue dans le grand public. Cette représentation fantasmatique est d’ailleurs facilitée par son corollaire, c’est-à-dire l’image d’une science officielle vendue à l’industrie, irresponsable, dangereuse, dogmatique, routinière et conformiste (une « science sans conscience » qui ne serait que « ruine de l’âme », pour reprendre un refrain célèbre). Une « Science », donc, qui suscite la méfiance et qui est facile à critiquer et à rejeter. Cette image négative est d’autant plus renforcée que l’expertise scientifique, ou du moins sa perception, semble très peu démocratique. Non seulement elle confisque le savoir dans des lieux reculés (les « tours d’ivoire ») et l’emballe dans un jargon incompréhensible, mais surtout elle prétend en savoir davantage que tout un chacun. Or, personne n’aime qu’on lui dise ce qu’il faut penser, qu’on lui impose une vérité autre que la sienne, et encore moins qu’on lui explique doctement pourquoi il a tort.

Blancke, Boudry et Pigliucci utilisent à cet égard une expression curieuse : les pseudoscientifiques, écrivent-ils, exploitent le prestige de la science « par derrière, pour ainsi dire ». Que veulent-ils dire ? Probablement que les pseudoscientifiques s’arrangent ainsi pour conserver et afficher les morceaux de prestige et d’autorité de la science qui restent intacts dans l’esprit du grand public, tout en en exploitant les facettes qui évoquent chez lui de la méfiance. Les pseudosciences parviennent ainsi à se loger dans une niche cognitive quasiment parfaite et fort confortable. De fait, il semble ainsi possible d’osciller, sans trop de souci pour l’apparente contradiction que cela implique, entre des prétentions scientifiques et une posture anti-scientifique, selon les circonstances et les besoins du moment. Les deux approches, à leur manière, exploitent l’image de la science dans toute ses variétés – positives et négatives -, directement ou indirectement, frontalement ou « par derrière », à des fins purement publicitaires.

 

Comment les idées fausses survivent

Résumons. La « vérité nue » – ce que la science, en principe, s’efforce de mettre à jour -, n’a que peu d’intérêt pour la plupart des gens. Pour survivre et se répandre, une croyance a donc tout intérêt à se montrer pertinente pour les gens, notamment en s’alignant sur leurs croyances, expériences, besoins, désirs, tendances, et biais cognitifs préexistants. S’efforcer d’y parvenir de la manière la plus économique possible, c’est-à-dire sans avoir à endosser la lourde charge de travail et à consacrer le temps et les ressources nécessaires qui sont typiques du processus scientifique de formation et d’établissement des connaissances, est la spécialité des pseudosciences. C’est même, pourrait-on dire, ce qui les définit.

Dans un environnement social où la science jouit d’un certain prestige et où les individus disposent de mécanismes de vigilance épistémique permettant d’évaluer la compétence et l’honnêteté de leurs sources d’information, ainsi que la confiance qu’il convient d’accorder à ces informations, mais où une fine compréhension du processus scientifique réel et de ce qui lui confère son autorité épistémique font encore largement défaut, ce qui s’ajoute à une déconnection entre la science et les modes de pensée intuitifs qui caractérisent la cognition humaine, les conditions pour l’émergence de pseudosciences se trouvent parfaitement réunies. Il suffit aux croyances irrationnelles de se mouler dans cet environnement en imitant les signaux distinctifs de la science pour semer la confusion et en retirer, à très peu de frais, tous les bénéfices, en premier lieu leur survie et leur diffusion. Ne pas le faire, pour une croyance irrationnelle, serait se priver d’un facteur d’adhésion et de persuasion sans lequel elle aura moins de chances de rencontrer du succès. Dans la féroce compétition des idées qui caractérise le monde contemporain, « faire scientifique » devient donc un trait adaptatif incontournable si une idée fausse prétend survivre et prospérer.

Ce modèle épidémiologique et évolutionniste des pseudosciences est très astucieux et mobilise des principes qui résonnent fortement avec l’intérêt porté actuellement à la nécessité de développer et enseigner l’esprit critique. De fait, et comme indiqué en préambule, on pourrait l’étendre, au-delà des pseudosciences, à la désinformation en général, qui revêt volontiers les habits des médias « officiels », et également au bullshit, c’est-à-dire non plus à des croyances irrationnelles ou des informations fausses, mais à des affirmations vides de sens ne présentant plus de rapport direct avec le faux ou le vrai. Le bullshit, en effet, prend tout simplement l’apparence d’une communication humaine normale, mais sans disposer des propriétés qu’on en attend généralement, comme par exemple l’intention de faire passer un message informatif qui aurait une chance de susciter une réaction ou une réponse. Sous d’autres variantes, comme le bullshit pseudo-profond, un message vide de sens ou sans intérêt dépend exclusivement des inférences charitables et bienveillantes que ses récipients veulent bien lui accorder, et prend donc l’apparence, mais seulement l’apparence, de la « sagesse » pour assurer son succès.

De manière assez vertigineuse, c’est tout un arrière-monde de simulacres, d’imitateurs, et d’imposteurs qui se profile ainsi, profitant, exploitant et détournant plus ou moins spontanément et inconsciemment, mais parfois délibérément, les structures du monde réel pour n’en retenir que l’image projetée, la surface. Le « mimétisme », ou le « camouflage culturel », constitue donc une menace discrète, mais d’autant plus redoutable qu’elle est, par définition, invisible, et demande à être étudié et compris pour être combattu efficacement. Cette exigence passe bien évidemment par l’éducation, notamment par l’enseignement explicite des principes avancés par Blancke, Boudry et Pigliucci dans leur modèle, qui permettent ainsi non seulement de comprendre comment et pourquoi certaines idées trouvent plus facilement que d’autres refuge dans nos esprits (par exemple les pseudosciences), mais également de se prémunir contre ce risque constant de contamination mentale.

Rappelons pour conclure la nature préliminaire du modèle avancé. Il ne faudrait en effet pas se laisser convaincre trop rapidement par une idée, simplement parce que celle-ci convoque des principes scientifiques ou parce qu’elle flatte nos idées préconçues, par exemple, dans le cas présent, un goût pour les approches évolutionnistes du comportement humain. Certains aspects du raisonnement proposé demandent notamment encore à être éprouvés expérimentalement. Par exemple, est-il vrai que les habits de la science permettent de mieux capter l’attention, de mieux mémoriser une information, et d’augmenter les chances qu’elle soit transmise ? Il y a bien évidemment des raisons de le penser (ne serait-ce que l’existence même des pseudosciences), mais, à vue d’œil, les preuves restent à ce jour relativement éparses, et parfois contradictoires. D’autre part, le rôle de la « négligence épistémique », pendant de la vigilance épistémique ici proposé pour la première fois, demande également à être mieux dégrossi et investigué. On ne voit pas encore si ce concept est réellement utile et opérant, et ressemble plutôt à un raccourci facile pour désigner la paresse intellectuelle. Enfin, le drôle de jeu entre l’image positive de la science (son succès, son autorité et son prestige) et son corollaire négatif (ses dangers, son arrogance, son isolement, son élitisme, son jargon), mériterait d’être plus finement étudié à l’avenir. Quelle image l’emporte, et dans quelles circonstances ? Par un retournement des choses ironique, il se pourrait d’ailleurs que la prolifération des pseudosciences finisse par altérer l’environnement même dans lequel elles prospèrent, à l’image de ces espèces parasitaires qui, victimes de leur succès, finissent par détruire les écosystèmes trop bienveillants à leur égard.

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